Si vous n’avez pas vécu dans une caverne ces dernières semaines, vous aurez certainement entendu parler de « La crème de la crème ». Ce film réalisé par Kim Chapiron a tout pour (dé)plaire : de jeunes étudiants ambitieux et privilégiés, de l’alcool, du sexe… Un long-métrage qui se présente comme provocateur et entend choquer les bonnes mœurs de ceux qui ignoraient encore les rituels de la fameuse génération Y. Le programme est prometteur mais tient-il ses promesses ? Ne tombe-t-on pas dans une vision caricaturale d’une génération désabusée ? Ou tout simplement dans le voyeurisme ? Je vous livre ici mon avis…

Une histoire perturbante

creme

Je vous fais le synopsis en quelques mots : trois jeunes étudiants d’une prestigieuse école de commerce décident d’appliquer les lois du marché aux rapports entre étudiants, créant ainsi un véritable réseau de prostitution. Mais jusqu’où pourront-ils aller impunément ? Je vous l’accorde : l’histoire peut sembler déshumanisée et tristement cynique. Et ce ne sont pas certains plans, particulièrement crus, qui viendront affirmer le contraire. Néanmoins, la force de ce film ne réside pas là-dedans mais véritablement dans le point de vue adopté par le réalisateur.

Un point de vue original

C’est justement dans cette absence de jugement et cette proximité avec les personnages que réside l’intérêt du film. Autant vous le dire honnêtement, je craignais quelque peu que ce long-métrage ne tombe dans l’écueil du « film pour pré-ados en manque » en multipliant les images de filles à moitié nues et de beuveries générales. Mais j’ai trouvé une véritable sensibilité dans la manière dont le réalisateur peint cette génération « sans scrupules » qui n’est autre que le fruit d’un capitalisme tout-puissant et d’une absence de repères (n’y voyez pas un jugement, je fais moi-même partie de cette génération !). Les trois personnages principaux ne s’orientent pas vers les clichés attendus, et les dialogues sont glaçants de réalisme. Les héros mettent en question la monétarisation des relations humaines, soupesant l’offre et la demande de relations charnelles, comme s’il s’agissait d’un simple calcul bancaire. Jusqu’à la chute : moment inévitable où le rythme de l’histoire se ralentit, rappelant que cette jeunesse de fer, n’est pas invincible.

Un fond de critique sociale

En toile de fond, apparaissent les fameuses castes sociales, censées être disparues depuis bien longtemps et qui, pourtant, font rage. Le monde des grandes écoles en prend pour son grade, dans des dialogues qui pourtant, on le devine, s’approche au plus près de la vérité : on découvre un univers où tout est joué avant même l’obtention du diplôme, où les relations comptent davantage que les compétences, et où le succès se joue à la côte de popularité… Avec ces élèves « de bonne famille » contraste l’héroïne, issu d’un quartier modeste, et qui se trouve à l’origine du réseau. Un personnage dérangeant par sa personnalité ambivalente, entre amoralité, indifférence et profonde sensibilité. Un portrait à la fois effrayant et parfaitement esquissé, qui, une fois de plus, évite l’écueil du cliché.

Au final

J’ai finalement beaucoup aimé ce film, qui pousse à la réflexion. Malgré la crudité de certains plans, l’aspect sexuel passe au second plan pour laisser place à une dimension métaphorique qui nous pose des questions sur ces jeunes sans foi ni loi : comment en arrive-t-on là ? N’y sommes-nous pas déjà ? Cette capitalisation des relations n’est-elle pas simplement une mise en relief du fameux « réseau » ?

En tant que jeune, j’ai également apprécié la peinture sans jugement qui était faite de notre génération. Le réalisme confine au dérangeant, mettant en valeur le malaise d’une génération qui se perd dans les excès. Il amène également à changer le regard que l’on peut porter de l’extérieur sur les jeunes : car, derrière ces apparences crues et libérées, transparaît la fragilité des héros qui flirtent sans cesse avec leurs limites. Sulfureux, provocateur, brillant, je conseille à tout le monde d’aller voir ce film. Aux jeunes, qui y trouveront matière à réfléchir sur les relations et notre place dans le monde d’aujourd’hui. Aux moins jeunes, qui y trouveront sûrement des réponses à l’immoralité d’une jeunesse bercée de désillusions.